20 mars

jour 4 - les sens

J’avais oublié que je pouvais m’asseoir dans ma cour. Un livre de Virginie Despentes à la main, un reste de café du matin qui refroidit, je commence à bouquiner. Ça parle de règlement de compte dans un peep-show lyonnais. J’abandonne ce rouge criard et ces paillettes quand l’odeur de l’endroit me prend, de l’herbe fraîchement coupée. Ça sent. Le chant d’un oiseau, les onze coups de onze heures. Ça sonne. Le dégradé de couleur des arbres et des haies, les pâquerettes sur l’herbe. Ça donne à voir.

Un voyage commence quand les sens veulent bien nous emporter, et aujourd’hui ils sont d’accord. Je suis à Sarry près de la Blaise qui coule si lentement, un verre de grenadine sur lequel se pose une guêpe, toujours la même histoire de Tom-tom et Nana. Ce qui suit m’appartient.

Je retrouve cet univers aussi fort que j’en suis nostalgique, je m’approprie cette force qui, pendant ces jours qui se ressemblent, devrait être extérieure à moi. Le retour est le seul voyage possible et c’est la nature qui paye l’aller.

C’est une terrasse, pas une cour, je suis à Juvisy. C’est le quatrième jour de confinement. Les pensées reviennent : un moment inédit dans l’histoire. Une mine d’or pour anthropologue. Le creuset d’une inquiétude aussi. Le regret d’être sorti samedi dernier acheter des livres, pensant naïvement que le danger n’était pas encore là, le regret d’en avoir voulu à la caissière qui ne m’a pas rendu votre « bon courage », le regret de trop penser, de se laisser aller au trop plein d’informations.

Le travail pour s’évader. Ehud Barak, dont je traduis une interview, est mon compagnon de route. Une autre route, parallèle au retour. Je ressors. Cela sent le parc Meir de Tel Aviv : une odeur chaude de sable humide et d’herbe sèche. Je bois une citronnade à la menthe.