Confinement, jour 20

Je me suis sans doute trompé. Je vais sans doute me tromper encore. Je n'ai pas la capacité d'analyse ni les informations nécessaires. Mais je sens que des erreurs idéologiques ont été faites dans cette gestion de la crise.

Toutes les décisions prises ont été en accord avec l'idéologie libérale. La startup nation par contre va prendre un sacré coup.

Dehors, on tue nos vieux.

On assassine nos personnes âgées par utilitarisme

Voilà où nous en sommes réduits. À de l'utilitarisme. Et certaines personnes sur les réseaux sociaux ou dans les discussions disent sans sourciller que c'est normal.

C'est normal.

Il faut faire un choix, c'est normal.

Je m'indigne, moi. C'est mon unique pouvoir. M'indigner. M'indigner de voir qu'on est dans cette situation. Voir qu'un choix est nécessaire. Bordel. Non. On n'aurait pas dû en être là. Mais pire encore, que certaines personnes le justifient. Non. Je ne peux pas entendre ça. Je ne peux plus.

Les soignants qui doivent faire ce choix, ce n'est pas de gaieté de cœur. Ils en souffrent, terriblement. Ce n'est pas eux que je blâme. Eux, ils en sortiront meurtris. Quand la crise sera finie, beaucoup seront fatigués, à jamais.

Non. Ceux que je blâme sont ces gens qui trouvent OK qu'on tue nos aïeux. Nos plus fragiles. Je les hais. Je les hais de tout mon cœur. La moindre des choses c'est de s'indigner. Dire putain de merde.

Y a-t-il des coupables ?

Oui.

Oui. Des décisions ont été prises, bien avant la crise.

Bien avant la crise, les soignants hurlaient "des gens vont mourir"

Bien avant la crise je discutais avec des gens travaillant à l'hôpital qui me racontaient combien ils étaient déjà sur le point de craquer. Bien avant la crise ils se mettaient en grève. Ils manifestaient. Bien avant la crise, les politiciens les ont ignorés, ou leur ont envoyé quelques miettes pour qu'ils se taisent.

On ne fait pas d'économie sur nos hôpitaux. C'est contre toute raison. Et pourtant, dans les programmes politiques, on voyait figurer ici et là ce genre de proposition. Pour lesquelles les gens votaient. Persuadés que les malades étaient coupables.

On est en crise.

On est en crise.

Les gens meurent.

Pourtant bien avant la crise, les gens mouraient aussi. Du manque de soin, les minorités fragiles, malades, abandonnées, laissées pour compte. Aujourd'hui la crise touche tout le monde, alors oui, on parle des hôpitaux.

On salue les soignants. On salue les caissières, les ouvriers en première ligne qui continuent au risque de leur vie à faire tourner le pays.

J'ai honte en tant que cadre de rester au chaud, de gagner plus qu'eux en étant confiné, en famille, dans la maison de mon enfance, dans une petite ville.

Aujourd'hui la crise touche tout le monde donc on remet sur le devant de la scène l'importance de la sécurité sociale, des services de santé, mais qu'en était-il hier ? Hier, les malades étaient déjà malades. Hier, les soignants étaient déjà en burnout. Hier, on grapillait avec avidité les moyens des hôpitaux, on baissait les impôts des riches pour booster la startup nation. Hier, être dans une école de commerce était plus prestigieux que faire médecine ou infirmier/ère.

Et pourtant

Et pourtant aujourd'hui, on est en crise, on se rappelle de l'essentiel.

On est en crise, on se rappelle qui nous soigne.

On est en crise, on se rappelle qui nous nourrit (on parlera de la situation des agriculteurs, un jour ?)

On est en crise on se rappelle qui fait tourner le pays.

Ce n'est pas nous, nous, petits cadres supérieurs. Nous, on peut se passer de nous quelques mois, tout ira bien. On s'en fiche bien.

Non.

Alors hier, on se sentait bien protégés donc on s'en foutait.

Aujourd'hui on est tous concernés, donc on y prête attention.

Demain ? Demain, j'espère qu'on oubliera pas qu'on a été en crise. Que "les premiers de cordée" ont trop tiré sur la corde, jusqu'à la faire péter. Et si on l'oublie, j'espère que certains seront là pour nous le rappeler. Nous rappeler qui était au front, pendant que nous étions à l'arrière, à ne souhaiter qu'une chose, revenir à hier.

Hier, qui, déjà, était en crise.